Un prophète, Jacques Audiard et le film carcéral
DOSSIERS
Romain Jankowski
1/11/20262 min read


Avec Un prophète, Jacques Audiard signe en 2009 l’un des films majeurs du cinéma français contemporain. À la fois film de prison, récit d’apprentissage et tragédie moderne, l’œuvre dépasse rapidement son cadre carcéral pour devenir une réflexion puissante sur le pouvoir, l’identité et la violence comme langage social.
Une trajectoire implacable
Le film suit Malik El Djebena (Tahar Rahim, grandiose), un jeune homme de 19 ans, analphabète et sans repères, condamné à six ans de prison. Dès son arrivée, il comprend que la prison fonctionne selon des règles invisibles mais implacables, dominées par les rapports de force et les clans communautaires. Sous la coupe du chef corse César Luciani(un Niels Arestrup glaçant), Malik apprend à survivre, puis à manœuvrer, jusqu’à devenir un acteur central de cet univers clos.
Une prison comme microcosme politique
La force du film réside dans sa capacité à transformer la prison en société miniature, où se rejouent les mécanismes du monde extérieur : domination économique, alliances stratégiques, transmission du pouvoir, et effacement progressif des idéaux. Audiard évite le discours sociologique appuyé pour privilégier une mise en scène organique, presque physique, où chaque regard, chaque silence devient un enjeu. La prison n’est jamais filmée comme un simple décor : elle est une machine qui broie, reformate, puis recrache des individus transformés.
Si Un prophète impressionne par son réalisme (langues multiples, hiérarchies crédibles, violence sèche), il glisse aussi vers une dimension plus symbolique. Les visions de Malik, les apparitions du fantôme de Reyeb, et le titre même du film introduisent une lecture quasi mystique : Malik voit ce que les autres ne voient pas, anticipe, apprend, s’adapte. Il devient un “prophète” non par spiritualité, mais par intelligence instinctive et capacité à lire le monde.
Un film marquant
Tahar Rahim livre une performance exceptionnelle, tout en intériorité et en transformation progressive. Son jeu, minimaliste et précis, accompagne l’évolution morale du personnage sans jamais la souligner. Niels Arestrup, en patriarche corse brutal et vieillissant, impose une présence mémorable, récompensée par un César. Récompensé par le Grand Prix du Jury à Cannes, multi-césarisé et salué à l’international, Un prophète a durablement marqué le cinéma français. Il a prouvé qu’un film hexagonal pouvait rivaliser avec les grandes fresques criminelles américaines tout en conservant une identité forte, ancrée dans son époque et son territoire.
Plus qu’un film de prison, Un prophète est un récit d’émancipation ambigu, où la réussite passe par la violence et où l’intelligence devient une arme. Un film sombre, tendu et profondément humain.
