Spinal Tap, Rob Reiner et le Rock
ROB REINER
Romain Jankowski
12/21/20254 min read


Sorti en 1984, This Is Spinal Tap est bien plus qu’une simple comédie : c’est un film qui a changé la manière de regarder le rock, la célébrité et le cinéma lui-même. Présenté comme un documentaire suivant la tournée américaine d’un groupe de heavy metal britannique fictif, le film de Rob Reiner invente — ou plutôt popularise — le mockumentary, ce faux documentaire dont il fixe durablement les codes. Et rappelons que c'est le premier film de Reiner...
Show must go on !
Spinal Tap, trio aussi bruyant qu’incompétent, accumule les déconvenues : batteurs qui meurent dans des circonstances absurdes, albums conceptuels incompris, concerts annulés faute de public et conflits d’ego aussi ridicules qu’inévitables. À travers cette chronique d’un naufrage annoncé, le film capte avec une précision redoutable les travers du monde de la musique, du star-system et de l’industrie du divertissement.
C’est sur le plateau de l’émission The TV Show (1979), programme satirique produit par Rob Reiner, que se forme l’embryon de ce qui deviendra Spinal Tap. Dans un sketch resté célèbre, trois musiciens britanniques répondent à une interview qui vire rapidement au désastre. Michael McKean incarne David St. Hubbins, Christopher Guest Nigel Tufnel et Harry Shearer Derek Smalls. Accents anglais approximatifs, souvenirs invraisemblables, egos démesurés : tous les ingrédients sont déjà là.
À l’époque, Rob Reiner n’est encore qu’un réalisateur débutant (il n'a mis en boîte que deux téléfilms), mais il perçoit immédiatement le potentiel du concept. Son idée : réaliser un faux documentaire rock qui aurait toutes les apparences du réel. Une satire masquée, adoptant les codes visuels et narratifs du documentaire télévisé à l’anglaise. Le terme mockumentary n’existe pas encore. Peu importe : ils vont en poser les bases et en définir les règles.
Délires et improvisatons
Reiner accepte de mettre le projet en scène, mais en refusant les méthodes classiques. Pas de scénario structuré, pas de dialogues écrits. Seulement un document de quelques pages, esquissant le cadre général de chaque séquence. Tout le reste naît de l’improvisation. Près de 90 % des dialogues sont inventés sur le moment, une pratique quasiment inédite à Hollywood à cette époque. Ici, on ne filme pas un texte, mais une dynamique, une énergie, un état d’esprit. Le tournage s’étale sur un peu plus de six semaines, avec des moyens limités et une équipe volontairement réduite. Le film se construit au fil de faux concerts, d’interviews absurdes, de conférences de presse bidon et de scènes de coulisses aussi grotesques que crédibles. Chaque détail est minutieusement pensé : titres de chansons, pochettes d’albums, coiffures, costumes, décors de scène. Tout est inventé, mais tout sonne juste. C’est précisément là que réside le génie de Spinal Tap : dans ce brouillage constant entre fiction et réalité, au point de rendre l’absurde parfaitement crédible.
La grande force du film tient à son illusion de réalisme. Rob Reiner, qui joue lui-même le documentariste Marty DiBergi, adopte une mise en scène d’une sobriété presque académique. Caméra à l’épaule, interviews face caméra, silences gênés : tout concourt à donner l’impression d’assister à un véritable reportage. Ce dispositif permet aux situations les plus absurdes de surgir naturellement, sans jamais être soulignées. L’humour naît de la sincérité totale des personnages, convaincus de leur génie malgré l’évidence du contraire.
Un trio d'enfer
Le trio formé par Christopher Guest, Michael McKean et Harry Shearer est au cœur du film. Musiciens accomplis, ils composent eux-mêmes les chansons de Spinal Tap, toutes plus grotesques les unes que les autres, mais suffisamment crédibles pour tromper un public non averti. Le film se moque du rock sans jamais le mépriser : derrière la caricature se cache une véritable déclaration d’amour à la musique, à ses excès, à ses rituels et à ses mythologies. Certaines scènes sont devenues légendaires. L’amplificateur qui « va jusqu’à 11 », la pochette d’album censurée au point de devenir incompréhensible, la maquette de Stonehenge ridicule par sa taille minuscule : autant de moments cultes qui ont dépassé le cadre du film pour entrer dans la culture populaire. This Is Spinal Tap n’est pas seulement drôle, il est cité, imité, digéré par des générations d’artistes et de cinéastes.
À sa sortie, le film connaît un succès modeste, mais il devient rapidement une œuvre culte, portée par le bouche-à-oreille et les projections nocturnes. Son influence est immense : sans Spinal Tap, difficile d’imaginer des œuvres comme Best in Show, Borat ou The Office. Rob Reiner ouvre ici une voie nouvelle, où l’improvisation, le faux sérieux et la satire s’entrelacent pour produire un comique d’une efficacité redoutable. Avec le temps, This Is Spinal Tap s’impose comme l’une des plus grandes comédies américaines jamais réalisées. Lui donner une suite (ratée) en 2025 ne fut pas une idée franchement brillante, mais elle clôturera finalement la carrière du cinéaste. Qui aura donc commencé et fini avec les Spinal Tap.
