Critique de L'AFFAIRE BOJARSKI

CRITIQUES

Romain Jankowski

1/23/20262 min read

Il y a quelque chose de profondément étonnant dans le parcours en salles de L’Affaire Bojarski. Contre toute attente, le film de Jean-Paul Salomé rencontre un beau succès public, presque insolent à une époque où le polar français peine souvent à trouver son public. Un triomphe qui ne tient pas seulement à ses qualités de divertissement, mais qui semble aussi traduire un besoin de fronde, une envie diffuse de voir l’ordre établi vaciller. Car Bojarski, dans l’imaginaire collectif, n’est pas qu’un faussaire : il est une figure de transgression, un homme qui trompe le système avec intelligence, et qui, pour cela même, fascine.

Une reconstitution soignée

Salomé signe ici un film sérieux, maîtrisé, mais parfois trop étiré. Le récit avance avec application, quitte à se dilater inutilement, tout en multipliant les ellipses qui accélèrent paradoxalement certaines étapes clés. La mise en scène, globalement efficace, demeure conventionnelle. Peut-être que le sujet aurait mérité plus de folie, mais, en l'état, on peut aussi se satisfaire d'une belle reconstitution et d'un espace laissé grand ouvert à un beau casting. Parfois, le cinéaste ose des digressions évitables comme une scène de “vol” de policiers en pleine rue, par exemple, ou ce faux suspense lors d'un contrôle qui témoigne certainement d'une certaine initiative sociale : dans les années 60, ce sont désormais les Arabes qui sont montrés du doigt tandis que les réfugiés de guerre (comme les Polonais) passent au second plan. Une intention louable, mais qui aurait mérité plus de maîtrise à l'image. Au-delà de ces menus détails, l’ensemble fonctionne. Le film se tient, trouve son rythme, et démontre surtout un vrai sens du cinéma populaire, au sens noble : un cinéma lisible, accessible, mais jamais méprisant pour son spectateur.

Un duel d'experts

Le cœur battant du film, c’est son duel d’acteurs. Reda Kateb, une fois encore, impressionne par son charisme tranquille et sa capacité à rendre Bojarski à la fois insaisissable et profondément humain. Face à lui, Bastien Bouillon campe un Mattei tendu, déterminé, presque obsessionnel. Leur confrontation donne au film ses plus beaux moments : un jeu du chat et de la souris savoureux, qui évoque parfois l’espièglerie d’Arrête-moi si tu peux de Spielberg — sans en retrouver toutefois l’énergie euphorique ni la légèreté. Saluons également le travail de Mathieu Lamboley à la musique, qui traduit finement les émotions traversant le long-métrage.

Mais L’Affaire Bojarski ne se contente pas d’être une simple reconstitution. Là où le film devient réellement intéressant, c’est dans sa manière de mettre en miroir la vie clandestine du faussaire — qu’il aime, qu’il choisit — et l’équilibre fragile de sa vie familiale, qu’il ne maîtrise plus. Deux mondes irréconciliables, deux masques, deux existences qui s’éloignent à mesure que le piège se referme. Classique dans sa forme, parfois trop sage dans sa mise en scène, le film n’en demeure pas moins attachant, solide et sincère. L’Affaire Bojarski est un polar conventionnel dans son récit, mais étonnamment optimiste dans ce qu’il raconte de nos désirs de liberté. Et c’est peut-être là, plus que dans ses rebondissements, que se cache la raison de son succès.

NOTE INDICATIVE : 14 / 20

L'AFFAIRE BOJARSKI - Un film réalisé par Jean-Paul Salomé

Actuellement disponible dans les salles de cinéma.