Cannibal Holocaust, l'oeuvre polémique de Ruggero Deodato
DOSSIERS
Romain Jankowski
1/20/20263 min read


Sorti en 1980, Cannibal Holocaust est un film d’horreur italien qui demeure, plus de quarante ans après sa création, au cœur de débats passionnés sur la violence à l’écran, l’éthique du cinéma et les frontières du réalisme. Réalisé par Ruggero Deodato et co-écrit avec Gianfranco Clerici, il est considéré comme l’un des films les plus extrêmes de l’exploitation cinématographique, suscitant à la fois fascination et répulsion. Et qui inspira par la suite la mode, parfois affligeante, des fameux films "faux-documentaire" avec cette caméra ballotée jusqu'à la nausée.
Une charge contre les médias
Lorsqu’il s’attelle à Cannibal Holocaust en 1980, Ruggero Deodato n’est déjà plus un parfait inconnu. Artisan du bis tel que le cinéma de genre italien en produisait à la chaîne durant ses années fastes, cet ancien assistant de Roberto Rossellini a fait ses classes aussi bien dans la comédie que dans le thriller, avant de se faire remarquer par deux œuvres coup de poing tournées presque coup sur coup : le polar brutal Live Like a Cop, Die Like a Man et le film d’aventure horrifique Le Dernier monde cannibale. C’est avec ce dernier qu’il aborde pour la première fois le filon « cannibale , un sous-genre qu’il poussera dans ses ultimes retranchements deux ans plus tard. Avec Cannibal Holocaust, Deodato entend cependant franchir un cap et se démarquer radicalement de ses contemporains. Le projet naît d’une volonté explicitement polémique : le cinéaste expliquera avoir été marqué par la confrontation de son fils à la violence des images télévisées.Pour matérialiser ce discours, il adopte une structure en deux mouvements nettement distincts.
Deux films en un
La première partie du film suit un anthropologue lancé à la recherche d’une équipe de journalistes disparus en Amazonie alors qu’ils tentaient de documenter une tribu cannibale. Cette introduction est assez souffreteuse, entre interprétation approximative, exotisme de pacotille et scènes d’action fonctionnelles. Mais c’est dans sa seconde moitié, lorsque les dirigeants d’une chaîne de télévision visionnent les images tournées par les reporters avant leur disparition, que Cannibal Holocaust rompt définitivement avec les codes établis. Le film s’y libère de tout vernis conventionnel et révèle la radicalité profondément subversive de son propos. Le spectateur n’est plus face à un récit d’aventure, mais projeté au cœur d’un dispositif accusatoire implacable. Cette structure dichotomique, mêlant fiction et style « documentaire », est donc l’un des premiers exemples du genre que l’on appelle aujourd’hui le found footage.
Le film est conçu comme une charge frontale contre le sensationnalisme journalistique. Deodato s’inspire directement des reportages télévisés occidentaux sur les conflits du tiers-monde à la fin des années 1970, qu’il juge manipulateurs, voyeuristes et moralement hypocrites. Dans plusieurs entretiens ultérieurs (notamment Fangoria, The Guardian, BBC Culture), le cinéaste expliquera vouloir montrer que les véritables “sauvages” ne sont pas ceux que la caméra désigne, mais ceux qui fabriquent les images.
Parfum de polémique
Accusé d’avoir filmé la mise à mort réelle de plusieurs personnes, Ruggero Deodato est rapidement convoqué devant la justice italienne. Le cinéaste se retrouve alors dans une situation aussi absurde qu’inédite : prouver que ses images sont truquées, que les acteurs prétendument exécutés à l’écran sont bien vivants, et que l’actrice impliquée dans la scène d’empalement n’a évidemment pas trouvé la mort. Une démonstration judiciaire sans précédent, révélatrice de la puissance de trouble engendrée par le film. Malgré ces poursuites spectaculaires — et en dépit d’une censure sévère qui frappera Cannibal Holocaust dans de nombreux pays — Deodato assumera toujours ses choix artistiques. Avec le recul, il n’exprimera qu’un seul regret : les mises à mort d’animaux, bien réelles celles-ci, tournées à l’écran et ensuite consommées par l’équipe durant le tournage. Ces séquences, longtemps au cœur des polémiques, ont depuis été retirées de certaines éditions contemporaines.
Avec le recul, le film a acquis un statut de culte parmi les amateurs d’horreur extrême, alimentant discussions et analyses critiques. Certains observateurs louent sa capacité à remettre en question notre rapport au voyeurisme médiatique et à la violence telle qu’elle est diffusée dans les médias modernes. D’autres dénoncent le film comme moralement insoutenable, pointant son usage raciste et sensationnaliste des images. Cannibal Holocaust restera donc cette oeuvre provocante, divisant profondément les spectateurs et nous interrogeant sur notre rapport à l'image.
